Témoignage de Yvette – 39/45

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Témoignage d'Yvette - 39/45
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Les souvenirs ne meurent jamais

Seconde guerre mondiale, 39/45
Yvette
Yvette a aujourd’hui 91 ans. Sa voix grave est nette et très musicale. Ses souvenirs jaillissent de sa mémoire intacte. Elle va vite Yvette. Rapide, elle veut dire dans un souffle sa vision de la guerre. Elle évoque sa peur, celle de ses parents, parle des allemands et dit son infinie tendresse pour sa maman. Elle raconte des histoires marquantes et simples, ses propres histoires, scellées en son passé. Une sorte de journal mémoriel qui réveille des craintes et des questions. Et soulève une réalité plus dure : l’injonction de se taire.

— En 1940, j’avais 9 ans, j’étais d’une famille de huit enfants. A l’époque, heureux de vivre, on était surtout naïfs. On vivait à dix kilomètres de Mont de Marsan, au milieu des bois. Mes parents qui parlaient patois entre eux, disaient ‘Boches’ pour dire Allemands.

Elle se souvient qu’un matin, à huit heures exactement, alors que sa maman les préparait avant de partir à l’école, on frappe à la porte. Soudain, « Je les vois encore », entrent cinq allemands qui disent à ses parents : « Nous, manger ! Nous, faim ! »

— Moi, j’ai vu passer la scène et l’ai enregistrée en moi sans comprendre pour autant les problèmes que cela pouvaient occasionner à mes parents. On écoutait. En silence.

Les allemands ont attrapé un jambon et demandé un grand couteau. Sa maman tremblait de peur. Malgré cela, aimante, elle a pris à part ses enfants pour les rassurer. Après avoir mangé, encore affamés, ils ont demandé des œufs, des œufs frits. Sans rechigner, sa maman toujours tremblante s’exécute. Le père, lui, fait les cent pas. Un voisin tape à la porte et tout doucement, dit : « La Gestapo est là, elle patrouille, ils ne doivent pas rencontrer les allemands. »

— Comment faire ? Vous imaginez s’ils s’étaient rencontrés ! On pensait être protégés par les bois autour de la maison. Mais ils sont pourtant venus. J’ai toujours gardé en moi cette histoire de ma jeunesse.

Des minutes longues à attendre que l’ennemi parte. Une famille cernée par l’injustice, qui donne ce qu’elle a. Des enfants et une mère apeurés se soumettant à l’absurdité de la guerre. Toute résistance intérieure s’effondre sous leur présence. Les allemands finissent par partir. Ils sont venus dans cette petite commune à dix kilomètres de Mont de Marsan. Pourquoi ? Yvette ne sait pas. Elle se rappelle que depuis ce jour, ses parents avaient très peur. Ils leur demandent de ne jamais dire que les allemands sont venus. Jamais. Depuis, le silence recouvre tout. Il est l’air qui donne la cadence et orchestre la vie.
Les parents d’Yvette travaillaient la terre. La famille n’a pas été trop privée et la mère gérait très bien la maison et les huit enfants. Yvette admirait sa maman, toujours au petit soin pour chacun. Quand au loin, il y avait des bombardements, elle disait que c’était l’orage.

— Elle a enduré bien des sacrifices. Ce qu’elle a dû souffrir ! Aujourd’hui, je comprends.

Yvette raconte ses souvenirs accumulés dans un flot ininterrompu.
— Une autre histoire que je vois très bien, c’est quand la maitresse à l’école nous dit « Vite les enfants, rangez vos cahiers, nous partons en promenade ! » Nous, nous étions contents de partir. Mon frère a posé une question, aussitôt la maitresse le coupe « Ne dis rien, ne parle pas ». On agissait sur ordre. Je vois encore la petite route qui montait. Elle nous fait asseoir sous un châtaignier et nous dit : « Les allemands sont là, ils fouillent l’école. »

Et il y a aussi cette anecdote banalement ordinaire qui en temps de Guerre devient une aventure.

— Fin Juillet 1943 j’ai été très malade, je pleurais et ne voulais pas aller à l’hôpital. J’ai bien été obligée de partir avec mon papa. Sur la route de Saint-Médard, il y avait la ligne de démarcation. Les allemands ont ordonné «Papiers !», et demandé le laissez-passer. Dans la précipitation mon père les avait oubliés à la maison. Malgré l’urgence médicale, ils ont refusé que nous passions. Je suis restée là et Papa a dû repartir les chercher. C’est seulement à midi, à la relève, qu’on a pu franchir la ligne. Je me rappelle être au milieu de dames, quand soudain, au loin nous avons entendu des gros coups de feu. Elles ont crié : « Ils vont bombarder !» Elles avaient peur et moi aussi. Finalement je suis arrivée à l’hôpital et j’ai pu être soignée. Je n’oublierai jamais ce moment.

Les mots d’Yvette réveillent son passé. Elle se souvient qu’un soir, très tard, un énorme bruit, pareil à une explosion retentit jusque dans la maison. Au loin, un pont, qui avait été bombardé dans la nuit, s’écroule. Il était le passage vers l’école. Les papas ont aussitôt avec des lames de bois confectionné un autre pont pour que les enfants puissent traverser à nouveau.

— A chaque fois que je suis passée plus tard sur ce pont, j’ai pensé à ce jour-là.

Les souvenirs collent à la mémoire. Ils se distillent dans le vécu et sous l’impulsion d’une perception ordinaire reviennent en surface. Intacts. Ils vivent dans les limbes, mais quand on a neuf ans et qu’on assiste à la guerre et à la terreur parentale, on les garde en soi pour les restituer des années plus tard à qui veut les entendre.

C’est chose faite Yvette.