Témoignage de Pierrette – 39/45

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Témoignage de Pierrette - 39/45
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L’échappée belle

Seconde guerre mondiale 39/45
Pierrette

En Septembre 1939, Pierrette a 15 ans et se trouve chez des amis à Bagnères-de-Bigorre. Le bruit court que la Guerre se prépare. Il faut donc partir, et vite. Sur la route, c’est déjà la débâcle, les chevaux, les charrettes et le peuple inquiet qui cherche refuge dans les maisons.

Puis c’est la mobilisation générale. Les armées sont sur le pied de guerre. Tous les français mobilisables sont rappelés sous le drapeau. A la maison, il y a six enfants et un frère, qui part. Trois ans sans nouvelle, malgré les lettres. Trois ans de silence. Ils ont appris plus tard, qu’il avait rejoint De Gaulle. Il y a aussi un père qui avait connu quatre ans de captivité pendant la Première Guerre Mondiale et qui connaissait les allemands. Ce traumatisme le conduit à imposer le silence à ses enfants. Le risque de la parole est bien trop grand.

Le premier souvenir de Pierrette est celui de la peur, qui demeurera intact toutes les années d’occupation et de lutte. Un peur associée aux soldats allemands, aux bruits de leurs bottes qui frappent un sol meurtri et une terre retournée qui ne nourrit pas assez à cause des rationnements.

Pourtant la vie continue, l’air de rien. Malgré le couvre feu, les cinémas restent ouverts. Bravant l’interdiction, les jeunes se retrouvaient. Ils partaient dans les campagnes, apportaient un tourne disque et dansaient tous ensemble. Les filles confectionnaient de jolies robes avec les moyens du bord. A l’abri des arbres, leur virevolte était un acte de résistance à l’occupation.

La France était coupée par une ligne de démarcation. Mont de Marsan était en la zone occupée et la vie y était contraignante.

– A 19 heures, tout était éteint. On ne pouvait plus sortir, les phares des motos et des vélos devaient être camouflés avec un voile noir. On écoutait Radio Londres tous les soirs, groupés autour du poste avec les voisins, l’oreille collée, à tenter de déchiffrer des messages compréhensibles par les seuls résistants. C’était sacré « il pleut demain, rose est partie, … » Beaucoup ont risqué leur vie. Ils avaient du courage, face à l’armée allemande, il fallait un courage héroïque !

Les résistaient, eux, savaient. Hommes de lutte, ils combattaient avec pour bouclier indestructible : le silence, dont ils se paraient et que personne ne rompait. A ce silence et cette obscurité s’ajoutait le manque de nourriture.

– On a souffert du manque de denrée, en ville six enfants, c’était dur. En 40, je travaillais aux Galeries. Les commerces étaient ouverts mais sans trop de marchandise, sur la vitrine on disait tel jour distribution de charcuterie etc, mais souvent en arrivant il ny avait plus rien.

Les allemands, très fiers, venaient et regardaient la lingerie, les bas de soie pour les femmes. Dans mon quartier, il y avait une maison de grossiste et tout le stock de victuailles des allemands. Ceux des alentours venaient tous les jeudis se ravitailler. Ils venaient demander des choses, se laver les mains… Mon père traumatisé nous disait : répondez poliment mais ne dites rien ! Il avait peur.

Mais le pire était que l’on ne pouvait se fier à personne. A ce moment là, il y avait deux jeunes filles de Lorraine, très douces et gentilles. Un jour on ne les a plus vues. Certainement une rafle dans la nuit. Elles ont été dénoncées et prises là. Dans mon service, un couple très sympa qui parlait à tout le monde, était à l’origine de la dénonciation. Il fallait se méfier de tout le monde.

Dès 40, la peur impose le fardeau du silence et de la suspicion. A qui se confier ? Qui allait comprendre ?

On appelle cela la soumission volontaire. Celle que nous refusons au plus profond de notre être  et que pourtant nous taisons, à cause de la peur. Une révolte sourde portée par un sentiment d’injustice que nous finissons par accepter, non par lâcheté ou faiblesse, mais au contraire pour notre survie et celle de ceux que nous aimons. On accepte pour rester libre. Le risque de la désobéissance : être fait prisonnier, amené au loin ou perdre la vie. Alors on se tait et on attend que cela passe. Face à l’occupant allemand, on réfléchie à deux fois avant de risquer sa vie. Et cette réflexion est humaine.

Pierrette, elle, a pourtant, dans la candeur de ses 16 ans, bravé sa peur et dupé les allemands. En riant, elle raconte son échappée belle.

– Je n’ai pas trop eu l’occasion d’aller de l’autre côté, en zone libre, à part une fois. Une amie avait sa grand-mère à Renung. On a souhaité aller se ravitailler là-bas où il y avait les terres et les cultures. J’avais quinze ans donc pas de laissez-passer, il fallait en avoir seize. Arrivant à la ligne, l’allemand refuse. Je lui explique que je vais là-bas pour manger, mais il refuse fermement. Je n’avais en tête que l’idée de retrouver mon amie. Me voila donc repartie à la seconde ligne où je montre ma pièce d’identité que j’avais trafiqué entre temps. Et là miracle, ils n’ont rien vu ! J’avais à la plume rajeunie mon âge de deux ans. J’ai été fouillée, ils cherchaient les messages. J’aurai pu passer des lettres ou n’importe quoi. Il  n’ont rien vu.

Je suis donc allée donc jusqu’à Renung, en zone libre, chez la grand mère.

Quatre ans de guerre, c’est long. Il y eu des moments forts comme le bombardement de Mont de Marsan. Pierrette travaillait alors dans un immeuble à coté de la librairie Lacoste. De la fenêtre, elle a vu les avions passer. Cela n’a pas duré longtemps. Des explosions et des morts, des jeunes qui tombent sous l’ennemi. Puis le grand moment de la Libération, un élan de vie rapidement arrêté par des hurlements inquiets. Rentrant chez elle, Pierrette entend « Rentrez chez vous, ils reviennent ! » Ce fut la fameuse bataille du pont de Batz, où quatre montois moururent, à la lisière de la liberté.

Il y eut aussi le retour du frère avec une grosse moto américaine juste avant la libération. La joie accompagnait le soulagement aussitôt teintée d’un voile triste. Dans les rues, on voyait ces femmes qu’on tondait. La guerre est une période trouble, un temps d’arrangement entre espoir et crainte. Jamais de repos pour les émotions.

Dans un tiroir de sa commode, Pierrette cherche ses cartes de rationnements, conservées comme un trésor. Songeuse, elle met dit :

La guerre je ne l’ai jamais oublié c’est l’horreur absolu. Comment ont-ils pu faire ça ? Encore aujourd’hui, quand je vois un jeune allemand, je me dis que c’est peut être l’arrière petit fils d’un SS. Vous savez Sophie, je ne peux plus regarder à la télé les films de guerre, ça me fait trop mal. L’âge peut être. 

Pierrette préfère les films plus simples, les voyages, les reportages ou les jeux. L’écran est l’écho du monde et la fenêtre vers le lointain, face à elle, il est là pour la distraire d’un passé trop tenace qui ne doit plus se montrer. Elle veut, encore aujourd’hui, en 2021 oublier ce temps où la France était occupée, où l’on se taisait par peur. Et avec une grande lucidité, parle sans silence de ce qu’elle a vécu, rit au souvenir de son échappée belle, avant de retourner à sa vie tranquille.