Témoignage de Hagop et Salpi – guerre de Syrie

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Témoignage de Hagop et Salpi - Syrie
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Le plus difficile c’est de perdre notre humanité.

Guerre civile Syrienne
Révolution syrienne, 2011, conflit en cours
Hagop & Salpi, nés à Alep
Hagop et Salpi sont syriens, d’origine arménienne et chrétiens. Lui est électricien, elle vendeuse. En 2011, alors qu’ils vivent à Alep, située sur la route de la soie, entre la Méditerranée et la Mésopotamie, ils décident de se marier. Seulement deux mois plus tard, la guerre éclate.

Hagop et Salpi sont syriens, d’origine arménienne et chrétiens. Lui est électricien, elle vendeuse. En 2011, alors qu’ils vivent à Alep, située sur la route de la soie, entre la Méditerranée et la Mésopotamie, ils décident de se marier. Seulement deux mois plus tard, la guerre éclate.

Dans un premier temps, seule la région de Damas est touchée. Alep est encore épargnée. En 2012, Salpi donne naissance à leurs jumeaux, deux garçons. Quelques jours plus tard, les premiers bombardements explosent sous les fenêtres de la maternité. « Nos enfants sont nés sous les bombes » Alep n’est plus épargnée. Et l’horreur se répand.

Un long parcours pour s’extraire des griffes guerrières et de la mort quotidienne commence alors. Partir n’est plus une question, c’est une réponse. Sous les débris, il n’y a plus d’espoir. Pour qu’un horizon se profile, il faut quitter la terre matricielle, renoncer à sa langue, abandonner son histoire et laisser ses parents derrière soi. Un déchirement pour Salpi qui ne peut s’y résoudre. Mais il le faut bien. Accepter l’inacceptable est le sort des naufragés de la guerre.

— Avant la guerre, explique Hagop dans un français encore un peu hésitant vous ne trouviez pas un réfugié Syrien dans le monde. Après la guerre, beaucoup de monde est sorti, 80% ! Le Nord de la Syrie est vide en ce moment. Avec la guerre, on n’a pas le droit de choisir où nous partons. J’ai un frère en Australie, un en Italie, ma mère et ma soeur à Alep, coincées là-bas.

Depuis bientôt quatre ans qu’ils sont en France, Salpi n’a revu sa mère que par What’s App. Un visage silencieux et des larmes lourdes témoignent de sa douleur à cette évocation. Avant d’être le nœud de la guerre civile syrienne et le théâtre d’une tragédie inhumaine, Alep, deuxième plus grande ville de Syrie, était un berceau culturel où vivre était magnifique.

— C’était un paradis, se souvient Hagop. Chrétiens, Chiites, kurdes, protestants, arméniens… C’était une mosaïque des religions, calme et tranquille.

— Comment tout a commencé ?

— Au début à Alep, pas grand chose, tout était presque normal. Tout se passait du côté de Damas et de Homs. Après un an, un 18 mars 2011 (on s’est mariés le 12 mars 2011 !), la guerre a commencé en Alep. Nos enfants sont nés en 2012. Il y a eu un quartier bombardé le jour de leur naissance. Une explosion sur une place avec de nombreux passants. Tout a été rapide, tout a changé en un jour. A cause des bombardements, la ville s’est fermée.

— Qui bombarde ?

— Ça… Beaucoup de miliciens et Daesh aussi.

— Et après ?

— Après… Des bombes tous les jours qui n’arrêtent pas de tomber. Pendant quatre ans. Jamais cela ne s’arrêtait, jamais. Bien sûr, on ne travaillait plus. On vivait grâce à l’Eglise Catholique et Orthodoxe qui aidait tout le monde ( arabes, arméniens… ). Les médias n’en parlaient pas, mais sans l’église, nous serions tous morts. Ils parlent beaucoup les médias mais ne sont pas en Alep, ils ne savent pas. Nous on sait.

Sous le regard tendre de sa femme, Hagop poursuit son récit. Sous la bousculade des mots, on comprend ce besoin vital de raconter, de dire, de témoigner. Une expulsion de l’horreur par le verbe, pour se débarrasser ou du moins s’alléger de la pesanteur des souvenirs.

— Vous ne pouvez pas imaginer tout ce qui tombe sur nous. En plus des bombes qui tuent, il y a la maladie, la pauvreté, la peur. La guerre c’est la maladie, à cause de la poudre des bombes qui rendent malades. La Croix Rouge brûlait les corps. On a perdu beaucoup d’amis.

Hagop n’arrête pas de dire et dire encore les ravages vécus dans sa chair. Il ne s’interrompt que rarement pour chercher ses mots. Salpi, observatrice silencieuse aux yeux bavards, acquiesce de la tête. Elle apprend le Français chaque semaine. Son époux reprend, se saisissant de la parole pour eux deux.

— La mort tous les jours c’est très difficile mais le plus dur, dans le temps, c’est de trouver cela normal. On s’habituait à la mort, chaque jour on voyait des morts, des enfants, des jeunes. On ne savait plus où les enterrer. Ma mère est contente que nous soyons en France, sortis de l’enfer. Une semaine après avoir quitté la Syrie, notre appartement a été bombardé. Au début, la peur nous possédait puis très vite, cela tourne à autre chose. Une journée là-bas devient normale et tout redevient banal. On a perdu le sens de la vie ordinaire. Le stress devient normal, la peur aussi. On est sous les bombardements, normal ! Le premier, le deuxième et sans fin…Ok c’est normal ! Trois fois, une bombe est tombée à deux mètres de moi. On finit par dire « Une bombe… ah bon… » Mon magasin a été détruit, le quartier des parents aussi, à 100 % détruit.

Il poursuit :

— Nous, petit à petit, on a perdu notre humanité, elle est morte avec ces corps qui jonchent nos rues. Qu’est-ce qu’une humanité qui ne se révolte plus, qui ne souffre plus pour son prochain ? On cherche le minimum, la base, la nourriture, on devient comme un animal. La famille est le cœur de tout, mais mon enfant est-il plus important que celui de mon frère, celui de mon frère est-il plus important que celui de mon voisin ? On a perdu notre humanité parce qu’on a perdu l’espoir. On a fui les bombes pour ne pas perdre notre humanité.

L’Homme ne peut vivre selon ses seuls besoins, au risque de se réduire à sa seule animalité. Survivre n’est pas la loi des Humains. Les principes humains qui édifient nos existences s’inscrivent dans des valeurs qui garantissent notre part d’humanité : l’amour du prochain, l’espérance, la dignité. Une vie humaine ne se résume pas au présent, elle doit s’étendre dans ce qui est à venir, dans ce qui se profile. La guerre tue tout cela.

Pendant quatre ans, la famille vit sous les bombardements quotidiens. Pour les faire cesser, pas d’autre solution que de partir loin de la Syrie. En 2016, direction le Liban. A Beyrouth, ils font une demande à l’Ambassade de France pour l’obtention des papiers (cartes identifiés, visas…) Après beaucoup de difficultés au Liban qui leur demandait de retourner en Syrie, ils arrivent en France le 18 février 2018.

— Les enfants commencent l’école rapidement, c’est très important pour nous. Tout était très bien pour eux. Ils ne parlaient qu’anglais, comme nous. Nous devons donc tous apprendre le Français très vite. A la maison, on parle arméniens. Autrement, on parle anglais, turc, arabe. Quand on est arménien, on doit parler turc ! Pour rester en vie, vous êtes obligés de parler la langue de votre ennemi. Toujours ! Vous comprenez alors ce qu’ils disent.

Avec leur statut juridique de réfugiés, ils obtiennent une carte de séjour faite en France. Leur protection est dite subsidiaire, c’est-à-dire temporaire donc précaire. Certes la guerre n’est plus, mais tout n’est pas simple pour autant.

— Comment va-t-on vivre ? Que va-t-il se passer après ? En France, il y a beaucoup de papiers, c’est compliqué. Alors on est obligé très vite d’apprendre votre langue avec des cours tous les jours. Comment vivre alors pour avoir de l’argent ? Trois assistantes sociales nous aident pour comprendre le nœud administratif. En plus, on subit aussi le racisme ordinaire. Quand on fuit la guerre, on pense que tout est mieux, mais rien n’est facile. J’ai progressé quand j’ai commencé à travailler. Pour Salpi, c’est plus difficile, elle pense à toute sa famille là-bas.

Hagop trouve un travail à Landes Partage mais le sort s’acharne. En 2020, on lui diagnostique un cancer très rare. Les mots, devant tant de douleurs n’existent pas. A présent, le cancer est sous contrôle et Hagop sous surveillance jusqu’en 2024. Son contrat de travail est terminé et il cherche un autre travail.

— On a confiance en l’avenir parce qu’il n’y a pas de risque de guerre. Quand on se réveille le matin, on ne se dit pas « Que va-t-il se passer demain ou cet après-midi ? » On peut penser à la semaine prochaine, au mois prochain. Pourtant le seul bruit d’un avion suffit à réveiller la crainte. Mais on est prisonnier aussi. On n’a pas le titre de voyage, on ne peut pas sortir de France. On peut juste vivre en famille.

Hagop poursuit :

— Pour nous, notre vie s’arrête ici. On est en vie, C’est bon. On a passé toutes les difficultés. On est contents en famille et on est même chanceux. Ici la liberté, c’est de respecter les enfants. Nos fils vont oublier et faire leurs vies en France. Pour nous, c’est différent, la mémoire est lourde. Comment oublier quand vous portez toujours cette mémoire en vous. Une part de nous reste connectée là-bas.

— Aujourd’hui, comment cela se passe pour votre famille en Syrie ?

— C’est simple, Alep est détruit. La vie y est très chère, ce qui coutait par exemple cinq euros, en coûtent cinq mille ! On est condamné à la pauvreté. L’État Syrien ne prend rien en charge. Salpi aimerait y retourner mais comment ressortir de Syrie ? Nous sommes en France, mais pourquoi ? Je ne sais pas. Sous Obama le conflit a commencé. Vous imaginez… Et qu’a-t-on fait ? Nous sommes nés dans une zone de guerre et nous ne savons pas pourquoi. On était bombardé, c’est tout. Pourquoi toutes les familles séparées, pourquoi j’ai un frère en Australie, un en Italie? Je ne sais pas.

Malgré le poids du passé, ils regardent devant eux et c’est par un rire consolateur que nous terminons notre conversation qui se situe au-delà des mots et des langues, dans le silence joyeux de la sphère solidaire et humaine.